
À Toulouse, un coup de sifflet peut désormais transformer un adversaire en partenaire. Avec « Faire Alliance », première exposition monographique en France consacrée au designer Gabriel Fontana, les Abattoirs ne présentent pas seulement des objets à regarder : ils invitent à comprendre comment les règles d’un jeu fabriquent nos comportements. Au centre du projet, Multiform bouscule le sport collectif avec trois équipes, des maillots transformables et des appartenances qui changent en cours de partie. Derrière l’expérience ludique se cache une question très concrète : que se passe-t-il quand on cesse de considérer les équipes, les rôles et la victoire comme immuables ?
🏟️ Le terrain de sport, une petite société
Un terrain paraît simple : des lignes, deux camps, un ballon et un arbitre. Pourtant, cette géométrie organise déjà une vision du collectif. Elle sépare un « nous » d’un « eux », distribue les rôles, autorise certains gestes et en interdit d’autres. Le score désigne enfin qui a gagné. Pour Gabriel Fontana, le sport n’est donc pas seulement une activité physique : c’est un système de design complet.
Le designer, formé à Saint-Étienne puis à la Design Academy Eindhoven, travaille précisément sur cette mécanique. Il modifie les espaces, les tenues et les règles afin de rendre visibles des habitudes que l’on ne remarque plus. Qui reçoit le ballon ? Qui prend la parole ? Qui se sent légitime pour entrer sur le terrain ? Et que devient le groupe lorsqu’il ne peut plus s’appuyer sur une identité stable ?
Changer une règle sportive, c’est modifier en direct la façon dont des personnes se regardent, coopèrent et prennent leur place.
C’est ce qui donne à son travail un intérêt bien au-delà des amateurs d’art contemporain. Le jeu devient un laboratoire accessible : nul besoin d’un long discours pour ressentir l’incertitude d’une minorité, la force d’une alliance ou la difficulté à coopérer avec quelqu’un que l’on affrontait quelques secondes plus tôt.
🔄 Multiform : quand votre maillot change de camp
Créé en 2019, Multiform reprend le vocabulaire familier du sport collectif tout en le dérèglant. Le terrain accueille trois équipes et non deux. Les joueurs portent des tenues composées de couches colorées. Au coup de sifflet, ils transforment leur maillot et peuvent changer d’équipe. L’allié d’hier — ou même d’il y a trente secondes — devient alors un adversaire, tandis qu’il faut apprendre à coopérer avec de nouveaux partenaires.
Ce renversement n’est pas un gadget. Dans un match classique, la couleur du maillot simplifie le monde : elle permet de reconnaître immédiatement les siens. Ici, cette certitude disparaît. Le joueur doit observer, s’adapter et réviser sa stratégie. Les équipes peuvent également avoir des effectifs différents, ce qui fait éprouver physiquement la position majoritaire ou minoritaire.
Le score lui-même perd sa stabilité puisque chacun conserve celui de l’équipe dans laquelle il termine. La victoire individuelle dépend donc d’un groupe que l’on ne connaissait pas au départ. L’objectif reste de jouer, de passer et de marquer, mais la performance ne peut plus être séparée de l’attention portée aux autres.
Le projet a déjà circulé dans des écoles européennes, lors des Jeux de Paris 2024 avec la Pride House, et jusque dans des institutions internationales. À Toulouse, il prend une dimension locale grâce au travail conduit avec deux classes de troisième du collège Jolimont.
🎒 À Jolimont, des collégiens inventent leurs propres règles
De février à mai 2026, les élèves ont participé à six rendez-vous avec Gabriel Fontana, accompagnés par des associations et des intervenants artistiques. Ils n’ont pas seulement testé des sports alternatifs. Ils ont imaginé des fédérations fictives, conçu des jeux, créé des slogans, des logos d’équipe et des trophées, puis réfléchi aux lieux dans lesquels ces pratiques pourraient exister.
La méthode relève autant de l’éducation populaire que du design. En inventant un pays imaginaire puis le sport censé représenter ses valeurs, les collégiens découvrent qu’une règle n’est jamais neutre. Récompenser la vitesse, la force, l’entraide ou la capacité à inclure le joueur le moins sollicité ne produit pas la même partie — ni la même idée de la réussite.
Le parcours s’est achevé par un tournoi dans les cours des Abattoirs. Cette continuité entre le collège et le musée est importante : les jeunes ne sont plus seulement un « public » invité à contempler une œuvre achevée. Leur expérience, leurs débats et leurs créations participent au projet présenté par l’institution.
Cette démarche prolonge le rôle d’un lieu qui cherche depuis plusieurs années à rapprocher création et habitants. Elle éclaire autrement la manière dont les Abattoirs travaillent leur mémoire et leur ancrage toulousain : ici, le musée ne conserve pas seulement, il devient un terrain d’essai.
🤝 Pourquoi le design social passe par le corps
Une conférence peut expliquer l’inclusion. Multiform oblige à la vivre. Quand les repères changent pendant la partie, le corps comprend avant le vocabulaire : il faut chercher ses nouveaux partenaires, accepter de ne plus maîtriser la situation et reconstruire rapidement une confiance. L’erreur et le doute ne sont plus des échecs, mais une partie du dispositif.
C’est toute la différence entre un message plaqué sur un sport existant et une règle repensée dès le départ. Dans le premier cas, on demande aux participants d’être plus ouverts sans toucher au système. Dans le second, on transforme le système pour provoquer d’autres comportements. Le design social intervient ainsi sur les conditions de l’expérience, pas uniquement sur son apparence.
Cette approche ne prétend évidemment pas remplacer le football, le rugby ou le basket. Elle propose plutôt un pas de côté. Comme le pickleball, dont les règles simples séduisent de nouveaux pratiquants à Toulouse, un jeu peut redistribuer les cartes en changeant le terrain, le rythme ou la relation entre joueurs. Multiform pousse cette logique jusqu’à interroger l’appartenance elle-même.
🗓️ Ce qu’il faut savoir avant de visiter
| Exposition | « Gabriel Fontana. Faire Alliance » |
|---|---|
| Dates | Du 27 novembre 2026 au 26 septembre 2027 |
| Lieu | Les Abattoirs, 76 allées Charles-de-Fitte, Toulouse |
| Angle | Sport, design social, pédagogie et dynamiques de groupe |
L’exposition annoncée aux Abattoirs sera la première monographie française consacrée à Gabriel Fontana. Son titre, « Faire Alliance », résume le cœur du projet : une alliance n’est pas nécessairement donnée une fois pour toutes. Elle peut se former, se défaire et se reconstruire au fil d’une expérience commune.
Pour le visiteur, la meilleure clé de lecture sera donc de ne pas chercher uniquement de beaux objets sportifs. Les maillots, terrains, trophées et protocoles sont des outils. Ils servent à faire surgir des questions très quotidiennes : avec qui faisons-nous équipe, qui reste sur le bord, et quelles règles accepterions-nous de modifier pour que davantage de personnes puissent jouer ?
À Toulouse, cette exposition rappelle qu’un terrain n’est jamais seulement un décor. Il organise notre façon d’être ensemble. Et si le premier geste pour changer le collectif consistait simplement à réécrire la règle du jeu ?