
Sous la rue Pierre-Paul-Riquet, le chantier de la ligne C n’a pas seulement rencontré de la terre : sur une emprise de 127 m², les archéologues ont retrouvé un four de potier du Ier siècle et quatorze tombes de l’Antiquité tardive. Présentées lors de la Journée archéologique départementale du 6 novembre 2026 à Toulouse, ces découvertes ne dessinent pas un spectaculaire « trésor » isolé. Elles racontent quelque chose de plus précieux : la manière dont un bord de ville a changé de fonction, de l’artisanat à l’espace funéraire, avant d’être absorbé par le quartier Saint-Aubin. Voici comment une petite fenêtre ouverte pour le métro permet de relire près de deux millénaires d’histoire urbaine.
🏺 Un four effondré pendant sa dernière cuisson
La fouille a été menée en 2025 à l’emplacement d’un futur puits d’évacuation de la ligne C. À plus de deux mètres sous le niveau actuel, les archéologues ont identifié plusieurs fosses et un four destiné à la cuisson de céramiques. D’après l’Inrap, son diamètre intérieur atteint 1,35 mètre et sa construction relève d’une technique de facture gauloise.
Le détail le plus parlant vient de son abandon : la structure se serait effondrée alors qu’un chargement était en cours de cuisson. Des pièces souvent complètes sont ainsi restées sur place. Leur étude situe l’activité au Ier siècle de notre ère. L’Inrap considère qu’il pourrait s’agir du plus ancien four antique découvert dans l’agglomération toulousaine actuelle.
Le four n’est pas seulement un bâtiment ancien : son accident de cuisson fige un instant de travail vieux d’environ deux mille ans.
Ce vestige rappelle que la ville romaine ne se limitait pas à ses monuments. Elle avait besoin d’ateliers, de matières premières, de zones de stockage et d’espaces où produire la vaisselle du quotidien. Les activités générant fumée, chaleur ou déchets étaient fréquemment installées en marge de l’espace densément habité. Saint-Aubin apparaît ici comme un bord actif de Tolosa, bien avant de devenir le faubourg que l’on connaît.
🪦 Quand l’atelier devient un espace funéraire
Quelques siècles plus tard, le lieu change complètement de fonction. La fouille a révélé quatorze tombes antiques, dont la plus ancienne est datée des IIIe ou IVe siècles. Les autres, dans l’attente des datations radiocarbone annoncées par les chercheurs, sont attribuées par leur forme aux IVe ou Ve siècles.
La plupart des défunts étaient des adultes. Les fosses pouvaient atteindre deux mètres de long et 75 centimètres de large. Certaines accueillaient un coffrage de planches maintenues par des clous et calées avec des fragments de briques ou de tuiles romaines ; d’autres contenaient un cercueil. L’absence d’objets d’accompagnement dans la majorité des sépultures ne signifie pas que ces personnes étaient sans histoire : elle impose simplement aux archéologues de lire les gestes, l’orientation et les matériaux plutôt que des bijoux ou des monnaies.
| Indice retrouvé | Ce qu’il permet de comprendre |
|---|---|
| Four et céramiques | Une activité artisanale au Ier siècle |
| Tombe avec balsamaire | Une sépulture des IIIe-IVe siècles |
| Coffrages et cercueils | Des pratiques funéraires des IVe-Ve siècles |
| Agrafe à double crochet | Le possible pillage tardif d’une tombe, au plus tôt à la fin du VIe siècle |
Une tombe semble en effet avoir été ouverte après l’inhumation afin d’en prélever le crâne. Une agrafe retrouvée dans le comblement fournit un repère chronologique. L’archéologie ne permet pas encore d’expliquer le mobile du geste, mais elle distingue l’inhumation initiale d’une intervention postérieure : une nuance essentielle face aux récits trop rapides.
🧭 Pourquoi artisans et morts occupaient les marges
Le passage d’un atelier à un cimetière n’est pas nécessairement une énigme. Dans l’Antiquité, les activités artisanales et les espaces funéraires se développent volontiers hors du cœur urbain, souvent le long des voies. La ville s’étend, se rétracte et réemploie ses marges. Un terrain devenu inutile pour produire peut acquérir une autre valeur sociale quelques générations plus tard.
À Toulouse, le secteur François-Verdier avait déjà livré un atelier de potier du Ier siècle ainsi qu’une aire funéraire utilisée de l’Antiquité au Moyen Âge. Les nouvelles données de Saint-Aubin renforcent donc une lecture à l’échelle du quartier : à l’est de la cité ancienne, la frontière entre ville, artisanat, circulation et monde des morts a bougé pendant des siècles.
Cette profondeur renouvelle aussi le portrait contemporain du secteur. Info Toulouse racontait récemment pourquoi Saint-Aubin conserve une identité de faubourg. La fouille ajoute un chapitre bien antérieur à l’église, au marché et à la mémoire ouvrière : avant le faubourg moderne existait déjà un territoire périphérique, utile et continuellement réinterprété.
🚇 La ligne C devient un transect archéologique
Un grand chantier souterrain traverse des sols que la ville ordinaire laisse rarement accessibles. L’archéologie préventive intervient précisément avant leur transformation. Son objectif n’est pas de bloquer systématiquement l’aménagement, mais de diagnostiquer, fouiller si nécessaire, enregistrer les structures et conserver les données avant que les travaux ne reprennent.
La ligne C produit ainsi, station après station et puits après puits, une sorte de coupe discontinue dans l’histoire de Toulouse. À François-Verdier, les opérations ont notamment documenté un aqueduc en briques, des sépultures et des traces d’habitat médiéval. À Saint-Aubin, une surface réduite suffit à relier atelier antique, nécropole tardive et voirie moderne.
- Le chantier ouvre une fenêtre dans un secteur autrement inaccessible.
- La fouille enregistre les positions, matériaux et relations entre les vestiges.
- Les spécialistes datent céramiques, structures et sépultures.
- La comparaison avec d’autres sites transforme les objets en histoire urbaine.
Cette logique aide aussi à comprendre le rôle de la future station François-Verdier dans la ligne C : sous la correspondance métropolitaine se superposent déjà des siècles de circulations et d’occupations.
🔎 Ce que 127 m² peuvent — et ne peuvent pas — raconter
La petitesse de l’emprise fait la force et la limite de l’opération. Les archéologues observent très précisément ce qui se trouve dans la fenêtre ouverte, mais ils ne disposent pas de tout le paysage antique. Le four appartenait-il à un atelier plus vaste ? Jusqu’où s’étendait la zone funéraire ? Quelle voie structurait le secteur ? Les réponses viendront peut-être du croisement avec des fouilles anciennes, des analyses de laboratoire ou de futures opérations.
La Journée archéologique départementale organisée à la salle du Sénéchal ne présente donc pas une histoire achevée. Elle rend visibles les résultats préliminaires de plusieurs chantiers de Haute-Garonne, dont celui de Saint-Aubin, et montre comment la connaissance se construit : par fragments, hypothèses vérifiables et comparaisons.
Le vrai enseignement se trouve là. Une métropole ne remplace pas simplement son passé par de nouvelles infrastructures. Chaque transformation peut devenir l’occasion de mieux documenter les villes précédentes, leurs travailleurs, leurs morts et leurs périphéries. Sous Saint-Aubin, la ligne C ne révèle pas un décor figé : elle rencontre un quartier qui change de fonction depuis deux mille ans.
Et vous, lorsque vous emprunterez la future ligne C, penserez-vous aux couches de ville conservées sous les rues de Toulouse ?