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Le magazine toulousain indépendant

Cinespaña : pourquoi Toulouse regarde vers l’Espagne

Publié le 2 octobre 2026 par Ranoro
Public d’un festival de cinéma espagnol dans une cour en brique à Toulouse

Du 2 au 11 octobre 2026, Cinespaña remet Toulouse à l’heure du cinéma espagnol et portugais. Mais réduire le festival à une succession de projections serait passer à côté de son histoire. Né d’un cycle consacré à la guerre d’Espagne, installé dans une ville façonnée par l’exil républicain et devenu un véritable relais de diffusion en France, Cinespaña raconte une relation singulière : ici, regarder un film venu d’outre-Pyrénées revient souvent à regarder une part de la mémoire toulousaine. Trente ans après sa création, le festival n’est donc pas seulement une fenêtre ouverte sur la péninsule Ibérique. Il est un pont culturel que Toulouse entretient toute l’année.


🎬 Un festival né d’un détour par l’histoire

L’origine de Cinespaña tient à un changement de focale. En 1992, Bernard Durand fonde l’AFICH, l’Association du Festival international du cinéma hispanique, pour organiser Les Écrans de l’Histoire. Quatre ans plus tard, une édition consacrée à la guerre d’Espagne doit réunir œuvres patrimoniales et cinéastes espagnols.

À Madrid, les interlocuteurs du festival font alors remarquer aux organisateurs que l’Espagne ne se résume pas à ses archives. Son cinéma contemporain bouillonne, invente de nouvelles formes et peine encore à circuler en France. Les films récents entrent dans la programmation, le public répond présent et le rendez-vous change de nature. Cinespaña naît en 1996 de cette bascule : transmettre le passé, oui, mais sans enfermer une cinématographie vivante dans la mémoire de la guerre civile.

Le geste fondateur de Cinespaña consiste à faire dialoguer la mémoire et le présent, plutôt qu’à choisir entre les deux.

Ce double mouvement reste sa marque de fabrique. Compétitions, avant-premières et jeunes auteurs côtoient restaurations, rétrospectives et cycles historiques conçus avec la Cinémathèque de Toulouse. Depuis 2021, le cinéma portugais a également rejoint durablement le programme, élargissant la conversation à toute la péninsule.


🧭 Pourquoi Toulouse était le bon port d’attache

La proximité des Pyrénées ne suffit pas à expliquer l’ancrage du festival. Toulouse a été profondément transformée par les migrations espagnoles du XXe siècle, d’abord économiques, puis politiques. En février 1939, la Retirada pousse près d’un demi-million de personnes à franchir la frontière française. Une partie importante des réfugiés s’installe dans le Sud-Ouest, et Toulouse devient après la Libération l’un des grands centres de l’exil républicain.

Cette histoire n’est pas abstraite. Elle se lit dans les familles, les associations, les archives, les noms de rues et jusque dans les lieux de cinéma. Le 69 rue du Taur, qui abrite aujourd’hui la Cinémathèque, fut le siège du Parti socialiste ouvrier espagnol en exil. Au numéro voisin, l’actuelle Cave Poésie accueillit celui de l’Union générale des travailleurs.

Lorsqu’un film espagnol est projeté rue du Taur, l’écran contemporain se superpose donc à une géographie politique ancienne. C’est ce qui distingue Cinespaña d’un simple festival thématique : sa programmation résonne avec les murs qui l’accueillent. Cette continuité fait écho au travail de mémoire déjà raconté par Info Toulouse à travers le Monument à la Gloire de la Résistance, autre lieu où la ville cherche à rendre le passé sensible plutôt qu’à le figer.


🌉 Une passerelle de diffusion, pas seulement une vitrine

Un festival de cinéma ne sert pas uniquement à remplir des salles pendant dix jours. Il peut modifier la trajectoire d’un film. Cinespaña met en présence réalisateurs, producteurs, distributeurs, journalistes et exploitants français. Sa Violette d’or donne de la visibilité à des longs-métrages encore inédits en France, tandis que les rencontres professionnelles facilitent leur circulation au-delà du festival.

Les chiffres de la trentième édition, en 2025, donnent la mesure de cette fonction :

Indicateur Édition 2025
Films présentés 110
Séances 332
Salles partenaires 43, dont 35 en Occitanie
Public scolaire 3 600 élèves
Invités 60 professionnels et artistes

La géographie compte autant que le volume. En s’appuyant sur des dizaines de salles régionales, le festival transforme Toulouse en tête de pont d’un réseau occitan. Un film découvert dans la cour de la Cinémathèque peut poursuivre sa route à Auch, Albi, Tarbes ou Montpellier. À l’inverse, des publics éloignés du centre toulousain accèdent à des œuvres rarement programmées dans les circuits commerciaux.


👀 Apprendre à regarder autrement

L’autre utilité du festival est moins visible : il fabrique des spectateurs. Les séances scolaires, les échanges avec les équipes, les courts-métrages et les cycles thématiques donnent des clés pour comprendre comment une image se construit. Dans un paysage saturé par les plateformes et leurs recommandations automatiques, cette médiation humaine devient précieuse.

Programmer, c’est en effet créer des rapprochements qu’aucun algorithme ne proposerait spontanément : un film populaire avec une œuvre expérimentale, une fiction récente avec une archive restaurée, un regard espagnol avec un récit portugais. Le spectateur ne consomme plus seulement un titre ; il découvre une filiation, un contexte et parfois un désaccord.

Cette approche prolonge la vocation de la Cinémathèque de Toulouse, récemment rénovée. Conserver des bobines n’a de sens que si elles reviennent devant un public. De la même façon, inviter des cinéastes émergents n’a de portée que si leurs films sont accompagnés et discutés.


🍿 Comment profiter de Cinespaña sans se perdre

La programmation peut impressionner par son ampleur. Le plus simple est de choisir une porte d’entrée plutôt que de chercher à tout voir :

  • La découverte : miser sur un film en compétition encore inédit en France.
  • La mémoire : suivre un cycle patrimonial ou une restauration présentée avec la Cinémathèque.
  • La rencontre : privilégier une séance accompagnée par un cinéaste ou un membre de l’équipe.
  • Le format court : explorer la section Relámpagos pour saisir plusieurs écritures en une séance.
  • L’ambiance : prolonger la projection par un concert, une exposition ou un rendez-vous dans la cour.

Pour l’édition 2026, organisée du 2 au 11 octobre dans plusieurs lieux toulousains, cette méthode permet de transformer un agenda abondant en parcours personnel. Elle rappelle surtout qu’un festival se vit aussi entre les films : dans les conversations, les débats et les découvertes faites au hasard.


🇪🇸 Une mémoire qui refuse de devenir un décor

Cinespaña dure parce qu’il ne traite pas l’identité espagnole de Toulouse comme un folklore immobile. Le festival accueille la mémoire de l’exil, mais laisse aussi entrer les questions du présent, les nouvelles générations de cinéastes et les transformations de la péninsule. Il relie les descendants de réfugiés, les hispanophones, les cinéphiles et les simples curieux sans exiger d’eux la même histoire.

Cette capacité à évoluer explique sans doute sa longévité. Un événement patrimonial se fige lorsqu’il répète toujours le même récit. Cinespaña, lui, remet chaque année la relation franco-ibérique en mouvement. Toulouse n’y contemple pas une Espagne lointaine : elle reconnaît une part d’elle-même, puis accepte de la redécouvrir.

Et si la meilleure manière de comprendre pourquoi Toulouse regarde si naturellement vers l’Espagne était simplement de s’asseoir dans une salle, de laisser la lumière s’éteindre et d’écouter ce que les films ont encore à lui raconter ?

Sources documentaires : Cinespaña-AFICH, Toulouse Métropole, Institut Cervantes de Toulouse et Cinémathèque de Toulouse.