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Le magazine toulousain indépendant

Canal de Brienne : l’histoire méconnue du prélat qui a changé le visage de Toulouse

Publié le 6 avril 2026 par Ranoro
Le canal de Brienne à Toulouse bordé de platanes centenaires

Chaque jour, des milliers de Toulousains longent ses berges sans vraiment le connaître. Le canal de Brienne, cette artère paisible de 1,5 kilomètre bordée de platanes centenaires, cache pourtant l’une des histoires les plus romanesques du patrimoine local. Derrière ce nom se trouve un archevêque philosophe, ami de Voltaire, devenu ministre du roi avant de périr dans la tourmente révolutionnaire. Plongée dans un destin hors du commun.


🏛️ Un canal né d’un rêve d’urbaniste

Nous sommes en 1760. Toulouse étouffe. Le canal du Midi, chef-d’œuvre de Pierre-Paul Riquet inauguré près d’un siècle plus tôt, passe au-delà des murs de la ville et rejoint la Garonne en aval de la chaussée du Bazacle. Les marchandises doivent être laborieusement transbordées d’un navire à un autre, ralentissant considérablement le commerce.

L’architecte et urbaniste Joseph Marie Saget caresse alors un projet audacieux : creuser une liaison directe entre la Garonne et le port de l’Embouchure, au niveau des futurs Ponts-Jumeaux. Une voie d’eau de 1 560 mètres qui rendrait le cœur de Toulouse accessible par bateau.

« Faciliter la manutention des marchandises et ouvrir enfin Toulouse sur le commerce fluvial » — tel était l’objectif du projet.

Mais un tel chantier nécessite des fonds colossaux et un soutien politique sans faille. C’est là qu’entre en scène un personnage aussi brillant qu’ambigu : Étienne-Charles de Loménie de Brienne.


📖 Loménie de Brienne : le philosophe en soutane

Né à Paris en 1727 dans une famille de la noblesse limousine, le jeune Étienne-Charles fait des études brillantes à la Sorbonne où il se lie d’amitié avec des esprits qui marqueront le siècle : Turgot, futur contrôleur général des finances, et l’abbé Morellet, encyclopédiste proche de Voltaire.

En 1763, il est nommé archevêque de Toulouse. À 36 ans, ce prélat atypique débarque dans la Ville rose avec des idées de grandeur. Contrairement à ses prédécesseurs, il se passionne pour les « questions politiques et sociales du jour », comme l’écrivent ses biographes.

Ses relations sont aussi puissantes qu’éclectiques :

  • Intime de Voltaire, le philosophe anticlérical
  • Ami de l’encyclopédiste André Morellet
  • Proche de la reine Marie-Antoinette
  • Élu à l’Académie française en 1770

Un archevêque philosophe des Lumières ? Le paradoxe est tel que Louis XVI lui aurait refusé l’archevêché de Paris en déclarant : « Il faudrait au moins que l’archevêque de Paris crût en Dieu ». Vérité ou légende, l’anecdote en dit long sur le personnage.


⚒️ Sept ans de travaux pour changer Toulouse

Fort du soutien de Louis XV et des États de Languedoc dont il est vice-président, Loménie de Brienne débloque les crédits nécessaires au projet de Saget. Les travaux débutent en 1765.

Le chantier est titanesque :

  • 1 560 mètres à creuser à travers la ville
  • Construction de l’écluse Saint-Pierre pour franchir le dénivelé avec la Garonne
  • Aménagement du port de l’Embouchure
  • Érection des Ponts-Jumeaux, point de jonction avec le canal du Midi

Le 14 avril 1776, après sept années d’efforts, le canal est inauguré sous le nom de « canal Saint-Pierre ». Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’il prendra définitivement le nom de son bienfaiteur : canal de Brienne.


🎨 Le sculpteur et l’archevêque : une scène immortalisée

La Salle des Illustres du Capitole conserve la mémoire de cet épisode glorieux. Le peintre Édouard Debat-Ponsan y a représenté en 1896 une scène supposée de 1775 : la visite de l’archevêque au sculpteur François Lucas sur le chantier du grand bas-relief des Ponts-Jumeaux.

Ce bas-relief, toujours visible aujourd’hui, représente l’allégorie de l’Occitanie — trait d’union entre les deux canaux. Un témoignage de pierre de l’ambition de Loménie de Brienne.


🏥 L’homme qui a aussi créé le cimetière Rapas

Le canal n’est pas la seule transformation que l’archevêque impose à Toulouse. Par souci d’hygiène — une préoccupation avant-gardiste pour l’époque — il fait transférer à partir de 1779 les tombes du cimetière Saint-Nicolas, alors situé en plein centre-ville autour de l’église du même nom.

La nouvelle nécropole s’installe sur une grande parcelle hors les murs, propriété d’un dénommé Rapas. Le cimetière de Rapas est né, et il existe toujours aujourd’hui.

L’archevêque supprime également le vicariat de la maison de l’Inquisition de Toulouse en 1771, tournant définitivement la page de cette sombre institution dans la ville.


⚔️ De ministre du roi à paria de la Révolution

En 1787, appuyé par Marie-Antoinette, Loménie de Brienne atteint le sommet de sa carrière : il devient principal ministre d’État de Louis XVI, succédant à Calonne. À l’annonce de sa nomination, Louise de France, fille de Louis XV devenue carmélite, aurait prophétisé : « La France est perdue ! »

Son passage aux affaires est bref et tumultueux. Face à l’opposition des parlements, il doit se retirer le 25 août 1788, laissant le Trésor vide. Il obtient tout de même le chapeau de cardinal et part deux ans en Italie, chassant les incunables dans les bibliothèques.

La Révolution le rattrape. Rentré en France, il prête serment à la Constitution civile du clergé en 1790, ce qui lui vaut d’être désavoué par le pape. Arrêté à Sens le 9 novembre 1793, il meurt dans la nuit du 19 février 1794, peut-être d’apoplexie, peut-être empoisonné.

Son frère et ses trois fils adoptifs seront guillotinés aux côtés de Madame Élisabeth, sœur du roi, le 10 mai suivant.


🌳 Aujourd’hui : un patrimoine UNESCO bordé de platanes remarquables

250 ans après son inauguration, le canal de Brienne reste l’un des plus beaux poumons verts de Toulouse. Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO avec le canal du Midi depuis 1996, il offre aux promeneurs une parenthèse de sérénité au cœur de la ville.

Ses platanes centenaires ont été labellisés « Arbres remarquables de France » en 2017, reconnaissance de leur valeur patrimoniale exceptionnelle.

À lire aussi : Canal du Midi, 30 ans au patrimoine mondial et un avenir à reconstruire

Du Bazacle aux Ponts-Jumeaux, ces 1 560 mètres racontent à qui sait les écouter l’histoire d’un prélat des Lumières qui, avant de sombrer dans la tourmente révolutionnaire, a su transformer durablement sa ville d’adoption.


Le canal de Brienne se parcourt à pied ou à vélo depuis l’écluse Saint-Pierre (métro Compans-Caffarelli) jusqu’aux Ponts-Jumeaux. Une balade paisible de 20 minutes, idéale pour découvrir ce patrimoine méconnu. Et si vous levez les yeux vers les platanes, vous saluerez peut-être la mémoire de ce philosophe en soutane qui, il y a 250 ans, a rêvé ce canal.