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Le magazine toulousain indépendant

À Toulouse, le tissage révèle la face cachée du code

Publié le 7 novembre 2026 par Ranoro
Câbles audio rouges, noirs et transparents tissés dans une œuvre de Cécile Babiole

Un tissu peut-il être un programme informatique ? À Toulouse, l’exposition « Ritournelles » de Cécile Babiole répond sans écran spectaculaire ni intelligence artificielle bavarde. Elle fait passer du son dans des câbles tissés, transforme une grille en rythme et rappelle qu’un algorithme n’est pas forcément une ligne de code : c’est d’abord une suite d’instructions. Derrière cette rencontre entre textile et électronique se cache une histoire plus vaste, celle de savoirs techniques longtemps rangés du côté de l’artisanat — et souvent du féminin — alors qu’ils mobilisent calcul, géométrie et logique. Le tissage devient ainsi une excellente porte d’entrée pour comprendre les machines qui organisent désormais nos vies.

Crédit photo : Cécile Babiole / L’Art-vues — œuvre « Loops of the loom », visuel de presse.


🧵 Avant le code, il y avait déjà la chaîne et la trame

Un métier à tisser travaille avec deux ensembles de fils. La chaîne est tendue dans la longueur ; la trame passe alternativement au-dessus et au-dessous. Ce croisement n’est pas improvisé. Il suit une « armure », c’est-à-dire une règle qui détermine l’ordre des passages et leur décalage d’une rangée à l’autre.

Trois familles structurent une grande partie des tissus : la toile, le sergé et le satin. Le sergé, par exemple, décale les croisements pour faire apparaître des diagonales — celles que l’on reconnaît immédiatement sur un jean. Chaque motif résulte donc d’une série d’opérations simples, répétées avec précision.

Un algorithme n’appartient pas à l’ordinateur : c’est une méthode finie pour obtenir un résultat.

Voilà pourquoi le rapprochement proposé par Cécile Babiole n’est pas qu’une jolie métaphore. Le tissage possède déjà les ingrédients de la programmation : des unités, des choix binaires, une séquence, des boucles et un motif produit par l’exécution de la règle.


💻 Le métier Jacquard, ancêtre direct ou cousin du calcul ?

Au début du XIXe siècle, le métier Jacquard automatise la sélection des fils grâce à des cartes perforées. Un trou autorise une action ; son absence en commande une autre. En changeant le paquet de cartes, on change le motif sans reconstruire toute la machine. L’idée d’un appareil commandé par des instructions séparées de sa mécanique est suffisamment puissante pour marquer l’histoire du calcul.

Il faut toutefois résister au raccourci qui ferait du métier à tisser « le premier ordinateur ». Il ne calcule pas au sens moderne et ses cartes servent d’abord à reproduire un dessin textile. Mais la parenté conceptuelle est réelle : une machine polyvalente reçoit un programme matériel, puis l’exécute étape après étape.

Au XIXe siècle, Charles Babbage prévoit d’ailleurs d’utiliser des cartes inspirées de Jacquard pour sa machine analytique. L’histoire du numérique n’est donc pas une ligne droite partie des mathématiques abstraites. Elle emprunte aussi aux ateliers, aux gestes et aux solutions inventées pour produire de la matière.


🔊 Quand le motif textile devient une partition sonore

Dans la série Loops of the loom, exposée à Bellegarde, les fils sont remplacés par des câbles audio. Ils ne se contentent pas de dessiner : ils transportent effectivement un signal vers des cartes son, des amplificateurs et des haut-parleurs. Le textile fonctionne donc à la fois comme image, circuit et instrument.

L’artiste interprète ensuite les croisements comme les pas d’un séquenceur musical. Chaque point de la grille devient une unité de temps. Les couleurs et le passage au-dessus ou au-dessous déterminent une succession de sons, construits à partir d’échantillons de sa propre voix : souffle, syllabe, chuchotement ou onomatopée.

Dans le tissage Dans le numérique ou le son
Armure Algorithme d’organisation
Croisement d’un fil Unité ou pas de séquence
Répétition du motif Boucle
Couleur et position Paramètre sonore

Ce passage du visible à l’audible fait éprouver une idée abstraite : une même information peut changer de support sans perdre toute sa structure. Comme les gilets vibrants présentés au Quai des Savoirs, qui traduisent le son en sensations tactiles, l’œuvre montre que « communiquer » consiste aussi à choisir une forme accessible à un autre sens.


🧠 Du fil de cuivre aux anciennes mémoires informatiques

L’installation rappelle une technologie aujourd’hui presque oubliée : la mémoire à tores de ferrite, utilisée dans de nombreux ordinateurs entre les années 1950 et 1970. De minuscules anneaux magnétiques étaient traversés par des fils conducteurs. Leur état permettait de conserver un bit, et leur assemblage formait une grille très concrète.

Ces mémoires ont souvent été montées à la main par des ouvrières dont la précision était essentielle. Le parallèle textile n’est donc pas seulement visuel. Il met en lumière une continuité entre des gestes de tissage, de câblage et d’assemblage que les récits héroïques de l’informatique ont relégués derrière les grands noms et les grandes machines.

Regarder un câble comme un fil change alors la manière de raconter l’innovation. La technologie n’arrive pas toute armée d’un laboratoire : elle recycle des formes anciennes, dépend de compétences manuelles et transforme des savoir-faire déjà présents. Cette attention aux traces matérielles rejoint la manière dont le Muséum de Toulouse archive le vivant : conserver un objet ou une structure permet de rendre visibles des connaissances autrement faciles à oublier.


👩‍💻 Pourquoi cette histoire déplace aussi les frontières du savoir

Le textile a longtemps été associé au foyer, à la décoration ou à un travail féminin supposé « naturel ». Le calcul, lui, a gagné le prestige d’une discipline savante. Pourtant, préparer une chaîne, anticiper les tensions, compter les passages et construire une armure complexe exigent une intelligence technique précise.

En rapprochant tissage et programmation, Cécile Babiole ne cherche pas à rebaptiser rétrospectivement toutes les tisserandes en informaticiennes. Elle fait plutôt apparaître un biais : nous n’accordons pas toujours le même statut à deux opérations logiques selon le lieu, le matériau ou les personnes qui les accomplissent.

  • Le code paraît abstrait ; le tissu rend sa répétition visible.
  • La machine semble autonome ; l’œuvre montre le geste qui la prépare.
  • L’algorithme paraît neuf ; le motif en révèle une histoire ancienne.
  • La technique paraît neutre ; son classement social ne l’est pas.

Cette lecture donne à l’exposition sa portée la plus contemporaine. À l’heure où le mot « algorithme » désigne volontiers une boîte noire qui recommande une vidéo, trie un dossier ou calcule un itinéraire, retrouver la règle dans un objet tangible permet de poser les bonnes questions : quelles instructions ? quelles données ? quelle répétition ? et surtout, qui a choisi le motif final ?


🎯 Une exposition à écouter autant qu’à regarder

« Ritournelles » réunit des installations analogiques, numériques, artisanales et électroniques autour de quatre gestes : tisser, écouter, traduire et résister. Le titre lui-même évoque ce qui revient, se répète et se transforme légèrement. Ce n’est pas un hasard : la boucle peut produire de la régularité, mais aussi un décalage, une erreur ou une échappée.

Pour visiter, mieux vaut donc ne pas chercher seulement « ce que l’œuvre représente ». On peut suivre le trajet d’un câble, repérer l’unité qui se répète, écouter le moment où le motif visuel change de rythme et observer ce que la traduction fait perdre ou gagner. L’exposition devient alors un petit laboratoire de lecture des systèmes.

Présentée au Centre culturel Bellegarde, 17 rue Bellegarde à Toulouse, elle est accessible gratuitement jusqu’au 28 novembre 2026. Une visite flash est annoncée le 19 novembre à 18 h et une visite dessinée le 21 novembre à 11 h, sur réservation selon les places disponibles.

Et si, pour mieux comprendre le prochain algorithme qui vous sera présenté comme mystérieux, vous commenciez simplement par regarder comment est tissé votre jean ?